Qui est l'assassin?

Le Vieux Budapest – 1994

                   
                   

 

La photo est promesse de mystère

La photographie, l'image par la lumière, maintient des rapports dramatiques avec le temps. En regardant les vieilles épreuves virées au brun, on peut être amené à songer à la belle expérience brune de la modernité classique, faite de suffragettes excitées et excitantes, ou au journalisme naissant, symbole d'une ère nouvelle.

Mais les photos de nos jours nous paraissent, au contraire, comme surannées, inertes, pauvres, et on fait la moue perfidement comme s'il s'agissait d'une Coccinelle VW d'autrefois qui a fait son temps alors que le nôtre n'est plus le sien: elle est à la traîne, incapable de suivre le rythme nouveau.

Il y a sans doute du vrai dans tout cela. Mais il paraît aussi que la particularité et la chance nouvelle de la photographie résideraient justement dans son soi–disant dépassement, son immodernisme. Certes, les reporters volants sont armés de caméras vidéo, et c'et ce qu'il leur faut, alors que les appareils photo sont tenus par d'autres mains. Les mains de personnages plus méditatifs, plus attentifs et, aussi peut–être, plus candides.

Car la photographie agit toujours comme dans B l o w u p d'Antonioni: elle voit ce qui n'est pás à voir. Le photographe est livré à son œil, la photo est promesse de mystère.

on pourrait la comparer à l'essence mêm de la littérature: l'une et l'autre ont quelque chose de dépassé et ausszi quelque chance unique. Car il y a des choses dont on ne doit parler que de la sorte.
Il y a certains assassinats que l'on ignore. La police les ignore, le monde les ignore. Ils n'existent que sur un cliché, dans un passage de roman.
La photographie incite à la songerie, avons-nous déjà dit, ce qui en fait un genre gênant. Cette fois-ci, disons plutôt qu'elle a «son» genre. Le passé est aussi là , ce qui est passé existe aussi. C'est bien de la connaissance de soi. Qui sait, en effet, ce que contient un roman? L'assassin n'est pas toujours celui que Philip Marlowe finit par coincer. Qui sait ce que ces photos contiennent? Ce n'est pas nécessairement la ville que le guide indique.

Lugo et Aliona racontent, évidemment, une «ville invisible» mains sansque leur bouquin soit celui de la nostalgie. Leurs images invitent à la balade, à un tour en ville: connaissance de soi, connaissance du pays, connaissance de la ville. Des histoires. Celles du vieil horloger, de la vieille bijoutère, du luthier, du réparateur de stylos. Visages de vieux artisans d'un monde perdu, prix fixes. Enseignes admirables et machines énormes, présence du XIXe s'en va.

Qu'on le dise ou non, la pérennité de la photographie est affirmée. Apparemment, c'est à un moment insigne que Lugo et Aliona viennent d'accomplir quelque chose, de faire leur travail. Ce sont les «dernières images» d'un moment où ce nouveau capitalisme étrange est en train de dévorer complètement nos anciennes images. Une partie de notre vie ne survit plus que sur les photos.

Bien qu'elles parlent aussi de trépas, ces images ne sont pas nostalgiques ni même tragiques. Elles parlent surtout de richesse. La mort, n'est-elle pas riche? Dans la jubilation blasée et l'enthousiasme froid de Lugo et d'Aliona, il y a quelque chose du regard impitoyable de l'enfant. Quelque chose d'indéfinissable, à la fois naïf et sophistiqué, austère et amène. Le détail et la somme. Alors qu'on se perd parmi les détails – fils électriques, capuchon de valve, pédales, joint de volant, godet de moyeu a.v. (?!) –, on est gratifié d'un survol majestueux, historique et socioloque, de nos cent dernières années.

Une ville à travers ses couture défaites.

 

Szerző: Péter Esterházy
Fordító: Michel Gergelyi
Nyelv: francia
Megjelenés dátuma: 1994
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